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Interview

Irène Frain : « Une violence barbare émerge et s’attaque désormais aux plus faibles »

Dans ce monde de consommation, où les marchandises régissent notre existence, les actes violents s'exercent sur les plus fragiles... en particulier les personnes âgées et les animaux. ©30 Millions d'Amis /Seuil

A travers son nouvel ouvrage, « Un crime sans importance » (éd. Seuil, 2020), l’écrivaine Irène Frain rompt le silence autour du meurtre de sa sœur, âgée de 79 ans, rouée de coups dans son pavillon de la banlieue parisienne. Membre du jury du Prix littéraire 30 Millions d’Amis depuis de nombreuses années, l’auteur livre à 30millionsdamis.fr son analyse de la barbarie qui sévit tant sur les personnes vulnérables que sur les animaux.

30millionsdamis.fr : Pensez-vous qu’il existe des ressorts communs entre la violence s’exerçant sur les personnes vulnérables – agressions, meurtres de personnes âgées comme votre sœur – et celle qui vise les animaux, si souvent victimes de maltraitances et d’actes de cruauté ?

Irène Frain : J’en suis convaincue ! Une sorte de violence barbare émerge en ce moment dans notre société. La violence a bien sûr existé à toutes les époques, mais on dirait qu’aujourd’hui, c’est l’attaque contre les plus faibles qui prédomine : les personnes âgées, celles atteintes d’un handicap, les enfants jugés différents dans les cours de récréation… et les animaux. Cela correspond à un effondrement total de l’empathie : en perdant la conscience que « l’autre » ressent comme nous, toutes les transgressions deviennent possibles. J’ai d’ailleurs noté que plusieurs personnes avaient spontanément rapproché l’expérience que je raconte et les terribles mutilations de chevaux en France ces derniers mois.

30MA : Que vous ont inspiré ces atrocités commises sur des équidés, non élucidées à ce jour ?

 

Ces actes de barbarie sont emblématiques d’une société délirante.
Irène Frain

I.F. : Qu’est-ce qui pousse des gens à aller mutiler des bêtes inconnues ? Faire les malins ? Assouvir un égo malade ? Ces actes de barbarie sont emblématiques d’une société délirante, avec son égomanie – ce que les anglophones désignent avec l’expression "Me, myself and I" (Moi, moi-même et je) – et où chacun franchit les bornes à répétition. Je comprends la colère des propriétaires de ces chevaux. Il ne faut pas se faire justice soi-même, bien sûr, mais je comprends qu’ils puissent désespérer de la justice et de la police. Pistes qui ne sont pas explorées, non-dits, mensonges… Pour ma part, j’ai subi cette "organisation du silence" en me demandant, en tant qu’écrivaine : « Mais comment font les autres ? »

30MA : Comment expliquez-vous cette perte d’empathie que vous décrivez ?

Dans mon roman, je parle de « l’espace négatif » de nos vies : « Tout ce qu’au quotidien, nous voyons sans voir ». En particulier, l’exposition continue de marchandises dont on n’a pas besoin, constamment renouvelées. Cet espace négatif se manifeste dans l’architecture même de nos villes : une autoroute pour transporter les marchandises, un monde de parkings, de tôle, d’entrepôts, de bitume… Tout cela étouffe la vie. Nous créons alors nos propres bulles, sans être conscients qu’à l’intérieur, nous sommes en danger. On peut être agressé chez soi en plein jour ! Les gens vivent avec des écrans qui se placent entre eux et le réel, ce qui n’arrange rien.

30MA : Quel est votre sentiment sur la place de l’animal dans notre société ?

 

En perdant la conscience que « l’autre » ressent comme nous, toutes les transgressions deviennent possibles.
Irène Frain

I.F. : Les rapports entre l’homme et l’animal sont en train de changer. La Fondation 30 Millions d’Amis a obtenu la reconnaissance de l’animal comme un être vivant doué de sensibilité – et non plus comme une chose – dans le Code civil. Mais je remarque que les humains se traitent les uns les autres comme des objets. Cela s’étend en fait à l’ensemble du vivant, avec la même absurdité : tout est objet ! On prend un animal de compagnie, puis on le laisse au bord de la route. Le trafic d’animaux sauvages vient satisfaire les besoins imbéciles de ceux qui veulent s’afficher fièrement avec un singe ou avec un lion ; et lorsque ces animaux deviennent trop encombrants, on les jette.

30MA : A titre personnel, qu’est-ce que la relation avec l’animal vous a apporté ?

I.F. : Le lien avec l’animal occupe une place cruciale dans mon existence. Queenie, ma chatte, savait parfaitement quand j’étais triste. Je l’avais accompagnée lorsqu’elle avait eu ses petits et qu’elle souffrait. Par la suite, c’est elle qui m’a réconfortée dans les périodes les plus difficiles, celles où je ne pouvais me confier à personne, pas même à mes proches. La chatte arrivait, puis elle posait très doucement sa patte sur ma main, les griffes rentrées, les coussinets doux, comme les félins savent si bien le faire. C’est un échange entre deux êtres sensibles, tout simplement.

30MA : Un juge d’instruction a finalement été nommé pour instruire l’enquête concernant le meurtre de votre sœur. Quel regard portez-vous, à présent, sur votre travail d’écriture ?

I.F. : Par l’écriture, j’ai brisé le silence et je suis revenue dans la tribu des humains, ce qui est précieux à mes yeux. Personne ne pourra resusciter ma sœur, bien que j’aie tenté de le faire, d’une certaine manière, avec ce livre. Mais si j’ai été le "grain de sable" pour faire bouger la justice, j’en suis satisfaite. Il faut que cela serve aussi aux autres. Le travail de l’écrivain, comme celui du journaliste, c’est d’aller là où les autres ne vont pas. Ce sont les médias qui pourront éveiller les consciences, y compris sur la cause animale. La société se mobilise sur ces sujets !